Pour porter un jugement impartial sur la Révolution
française, il faut considérer trois choses : le but qu'elle
a poursuivi, les moyens qu'elle a employés, les résultats qu'elle
a obtenus.
Le but de la Révolution a été le plus grand et le plus
légitime qu'aucun peuple ait jamais poursuivi : à savoir, de
restituer à l'individu ses droits naturels, ses droits d'homme et
de citoyen, de le délivrer de toutes les oppressions que l'inégalité
des classes et l'arbitraire du pouvoir faisaient peser sur lui, de conquérir
enfin l'égalité civile et la liberté politique.
Malheureusement si le but a été grand et excellent, les moyens
ne l'ont pas été : ils ne furent que trop souvent violents
et terribles ; trop souvent, pour faire régner le droit parmi les
hommes, on a cru qu'il fallait commencer par la violation du droit. C'est
ce qu'on a appelé le régime révolutionnaire. Il s'est
fait alors une confusion dans l'esprit des hommes, le mot Révolution
ayant signifié à la fois et le but et les moyens.
Les uns condamnent le but, parce qu'ils le confondent avec les moyens ; d'autres,
plus insensés encore, admirent les moyens qu'ils confondent avec le
but. Il faut savoir à la fois approuver le but qui est bon, et condamner
les moyens qui ont été mauvais. C'est ainsi qu'il faut être
fidèle à l'esprit de la Révolution, tout en réprouvant
l'esprit révolutionnaire.
Il n'est pas d'opinion qui ne soit condamnée à faire un pareil
partage. Les catholiques qui croient le plus à la vérité
de leur religion répudient cependant la Saint-Barthélemy et
les supplices de l'inquisition.
C'est d'ailleur un sophisme des ennemis de la Révolution de faire
croire que c'est elle qui a inventé les mauvais moyens dont elle s'est
servie. On la flétrit dans l'esprit des peuples, en la confondant
avec une politique d'arbitraire et de tyranie, dont, à la vérité,
elle est coupable de s'être servie, mais qu'elle n'a pas inventée.
Toutes les mauvaises maximes politiques des révolutionnaires étaient
empruntées au code de la raison d'Etat, tel que l'ont pratiqué
tous les gouvernements du passé. Elle a fait des arrestations arbitraires,
des exécutions sanglantes, des emprunts forcés, des confiscations,
des usurpations, ainsi qu'avaient fait avant elle lesoligarchies, les monarchies,
les tyranies de toutes sortes.
Ce n'est donc pas la Révolution qui est seule coupable des crimes
qu'ont commis les révolutionnaires : c'est la politique qui a toujours
cru qu'il lui était permis de s'affranchir des lois de la justice,
et que tout était permis pour la grandeur du prince ou de l'Etat.
Le tort de la Révolution est d'avoir adopté les principes inventés
par la tyrannie.
Après avoir apprécié le but et les moyens, résumons
les résultats.
1° Avant la Révolution, le clergé avait ses tribunaux particuliers
; la noblesse devant le Parlements avait ses prérogatives à
elle. Aujoud'hui une même loi, sans acceptation de personne, s'applique
à tous les citoyens. - Egalité devant la loi.
2° Avant la Révolution, les classes privilégiées
étaient exemptes des charges publiques, ou tout au moins d'une partie
d'entre elles. Aujourd'hui, tous contribuent à ces mêmes charges,
proportionnellement à leur fortune. Egalité devant l'impôt.
3° Les biens de la famille passaient exclusivement ( au moins dans la
moitié de la France et dans la noblesse ) au premier-né, en
raison du droit d'ainesse ; aujourd'hui tous les enfants partagent également,
sauf une certaine part réservée au père de famille pour
en user à sa discrétion, - Egalité des partages.
4° Avant la Révolution, les grades dans l'armée et certains
emplois n'étaient accessibles qu'aux nobles. Les fonctions de magistrature
étaient héréditaires ou s'achetait à prix d'argent.
Aujourd'hui tous peuvent arriver à tout. - Egale admissibilité
à toutes les fonctions.
5° Avant la Révolution, les fidèles d'un seul culte, à
savoir les Catholiques, pouvaient jouir des droits civils, c'est-à-dire
travailler, posséder, se marier sur le sol français. Aujourd'hui
ces droits ont été reconnus aux fidèles des autres cultes,
à savoir les Israélites et les protestants. - Egalité
religieuse.
6° Ajoutons que la liberté civile, qui est encore une partie de
l'égalité, a été aussi la conquète de
la Révolution. Liberté individuelle ( abolition du servage
et des lettres de cachet ), liberté du travail ( abolition des maîtrises
et des jurandes ), libre accès à la propriété
( abolition des droits féodaux ) sans autre obligation que de contribuer
aux charges publiques, libre expression de la pensée dans la mesure
déterminée par les lois, tous ces droits appartiennent aujourd'hui
également, et au même titre, sans distinction aucune, à
tous les citoyens. - Liberté civile égale pour tous.
Ainsi ( sans préjudice des questions qui peuvent rester ouvertes )
on doit dire que pour ce qui concerne l'égalité et la liberté
civiles, la Révolution a atteint son but, et qu'il n'y a qu'à
laisser se développer les principes pour que les conséquences
se produisent d'elles-mêmes.
Il n'en est pas de même du second objet qu'a poursuivi la Révolution,
à savoir la liberté politique.
La liberté politique n'a jamais existé en France depuis la
Révolution que d'une manière intermitente ; et elle est toujours
menacée.
Elle l'est d'une part par la triste habitude révolutionnaire de trancher
les questions par la force ; elle l'est encore par la non moins triste habitude
de se précipiter aux pieds d'un sauveur. C'est ce dernier péril
qu'elle court encore aujourd'hui.
Après avoir fait appel à tous les régimes, la France
avait fini par prendre la résolution virile de se gouverner elle-même
; c'est ce qu'on appelle la République. Il semblait que lorsque le
pays aurait le dernier mot en tout, personne n'aurait à se plaindre.
Sans doute, ce pays avait à faire son éducation politique ;
mais on n'obtient rien qu'à l'aide de la patience et du temps, et
l'avantage de ne relever que de soi-même compensait bien des inconvénients.
La France va-t-elle renoncer à cette noble expérience, et l'abandonner
pour le plus bas des expédients politiques ? Ce ne serait pas une
solution, ce serait le recommencement de toutes les solutions artificielles,
dont aucune n'a pu durer.
Si la France au contraire sait avoir confiance en elle-même, et ne
pas se troubler de quelques insuccès passagers, si elle se dit qu'après
avoir été en présence de la situation la plus critique
et la plus désespérée, elle en est sortie par ses propres
efforts et sa seules volonté, que sous le nom de République
elle a su concilier le plus grand ordre matériel avec la plus grande
liberté, maintenir à l'égard du dehors la dignité
avec la prudence, faire sortir du néant une force militaire formidable,
relever à tous les degrés et surtout en haut et en bas le zèle
de l'instruction publique, supporter avec fermeté les crises financières
les plus graves ; si elle se dit qu'elle a pu faire tout cela sans s'abandonner
à un homme et à une famille, et en présence d'adversaires
implacables abusant des armes que la liberté leur fournit et toujours
prêts à venir à l'aide au désordre ; - si elle
ne s'exagère pas les maux inhérents à l'expérience
de la liberté ; si chaque opinion, contente des garanties communes
et du droit de l'emporter par la persuation, ne se croit pas à elle
seule investie du droit de sauver le pays ; si, en un mot, la France ayant
trouvé le vrai gouvernement de la démocratie, à savoir
la république, sait conserver ce gouvernement acquis après
tant d'épreuves et si elle apprend à s'en servir, il est permis
d'espérer que la Révolution est close, et que la liberté
politique aussi bien que l'égalité civile est un bien définitivement
conquis.
Est-ce à dire qu'il n'y aura plus d'épreuves et que de nouvelles
questions ne créeront pas de nouvelles difficultés ? Mais c'est
la loi de la vie !
Il y aura toujours des problèmes, et il y en aura de plus en plus.
Mais au lieu d'épuiser nos forces en vains regrets du passé,
employons-les à étudier les questions du présent. Regardons
devant nous et non en arrière. Alors la Révolution française
ne sera plus que dans l'histoire comme la Révolution d'Angleterre
ou celle des Etats-Unis. Elle cessera d'être le jour où elle
sera définitivement victorieuse. La combattre, c'est la perpétuer.
Nous avons essayé de servir cette grande cause par ce simple récit.
C'est l'obole que nous apportons au Centenaire de la Révolution
.