Du 20 septembre 1792 au 2 juin 1793, l’histoire de
la Convention n’est que l’histoire de la lutte entre la
Gironde et la
Montagne, et du progrès croissant du parti
révolutionnaire.
Les Girondins, depuis le 10 août, avaient le ministère,
quoique Danton y fut entré, et que Roland en fût sorti ;
ils avaient la majorité dans la Convention : on peut donc dire
que le gouvernement était entre leurs mains ; mais
c’était en apparence plus qu’en réalité.
La Montagne avait pour elle les clubs et la Commune, et dans les
grandes luttes elle disputait dans l’Assemblée la
majorité aux Girondins. Le Centre, en effet, ou, comme on
l’appelait, la plaine, craignant de trop favoriser un parti aux
dépens de l’autre, oscillait entre les deux.
La Gironde, prévoyant qu’il fallait vaincre ou périr,
prit l’offensive à la tribune de la Convention. Louvet, dans une
philippique célèbre, accusa Robespierre de
prétendre à la dictature. Mais il était trop
tôt ; cette attaque fut sans résultat. Il en fût de
même d’une première attaque dirigée contre Marat.
Le procès de Louis XVI mit encore aux prises les deux partis. Au
fond, les girondins auraient voulu sauver le roi : ils
échouèrent, et n’eurent pas même l’honneur de leur
propre opinion, qu’ils abandonnèrent au vote final.
Ils réussirent à faire voter des poursuites contre les
meurtriers de septembre ; mais ces poursuites, qui menaçaient de
trop puissantes têtes, furent bien vite abandonnées.
Une nouvelle tentative d’attaque eut lieu contre Marat, qui, dans son
journal l’Ami de peuple, avait conseillé le pillage des magasins
de consommation au peuple exaspéré de la cherté
des subsistances. Le pillage eut lieu, et Marat fut
décrété d’accusation par la Convention ; mais
cette fois encore l’accusation fut abandonnée. Ainsi
échouaient toutes les tentatives de la Gironde pour
écraser ses adversaires et dominer la situation.
Bientôt, au contraire, ce furent les adversaires qui reprirent
l’avantage, non seulement au dehors, mais au sein même de la
Convention.
Les derniers échecs des armées en Belgique et en Hollande
avaient de nouveau exaspéré la fureur du parti populaire
: pour le satisfaire, l’Assemblée vota, le 10 mars 1793,
l’établissement d’un Tribunal révolutionnaire,
nommé par la Convention et jugeant sans appel. Danton fut un de
ceux qui contribuèrent le plus à l’établissement
de ce tribunal terrible. Plus tard il en demanda pardon à Dieu
et aux hommes, quand il en fut devenu la victime.
La défection de Dumouriez amena une nouvelle concentration du
pouvoir, et l’établissement du Comité de salut public ( 6
avril ). Ce furent les Girondins qui le proposèrent, mais ce fut
aux Montagnards qu’il servit d’instrument. Ce Comité,
composé de neuf membres, devait seulement avoir la haute
surveillance sur le pouvoir exécutif ; mais le temps
n’était pas éloigné où il allait devenir
lui-même ce pouvoir tout entier. Les premiers noms des
députés qui le composèrent n’appartenaient
guère, sauf celui de Danton, qu’à des hommes de second
ordre. Cependant Cambon en faisait déjà partie ; il
devait être, comme chacun sait, le financier de la Convention.
Si les Girondins eussent été habiles politiques, ils se
fussent ménagé l’alliance de Danton, qui mieux que
personne, comprenait la nécessité de ne pas
déchaîner la Révolution. Mais séparés
de lui par l’abîme des journées de septembre, ils
repoussèrent ses avances avec hauteur et mépris.
Accusés par Robespierre de complicité dans l’affaire de
Dumouriez, ils osèrent renvoyer l’accusation à Danton,
dont la mission auprès de Dumouriez n’avait pas en effet
été très claire. Guadet, orateur mordant, ne
craignit pas de lancer les traits les plus sangmants contre le terrible
démagogue : « Ah ! tu m’attaques, s’écria Danton,
tu ne connais pas ma force ! » Ce fut un ennemi de plus.
Cependant le parti montagnard, après, avoir repoussé les
attaques de la Gironde, après avoir entraîné la
Convention par l’adoption des grandes mesures révolutionnaires,
commençait à penser à un dessein plus audacieux :
celui de chasser ses adversaires de L’Assemblée nationale, et de
les frapper par un grand coup.
Le 10 Août avait été une
insurrection contre la royauté. Le 30 Mai et le 2 Juin furent
une insurrection contre la Convention. Les Girondins avaient
été les instigateurs de la première ; ils furent
les victimes de la seconde. Ainsi la révolution marchait
déjà de coup de force en coup de force jusqu’au jour
où, par un châtiment inévitable, elle tomberait
entre les mains d’un soldat heureux.
Le 10 mars, un premier complot, tramé par les Jacobins et les
Cordeliers, menaça l’Assemblée ; mais ce complot
échoua ; un bataillon de fédérés de Brest
dispersa les conjurés.
Le 15 avril, une réunion de délégués des
sections, le maire Pache en tête, vint porter une pétition
à la barre de l’Assemblée, demandant l’exclusion de
vingt-deux députés, c’est-à-dire des principaux
Girondins. Cette pétition fut repoussée avec indignation.
Marat fut encore une fois l’objet des attaques du côté
droit. Il avait, dans son journal, excité à
l’insurrection contre la Convention. Cette fois, l’Assemblée se
décida à le décréter d’accusation et
à le citer devant le Tribunal révolutionnaire. Mais il
fut acquitté par le Tribunal, et cette accusation maladroite fut
pour lui l’occasion d’un nouveau triomphe.
Un moment la Gironde fut sur le point de l’emporter. Guadet proposa,
comme mesure de salut, de casser et de remplacer la municipalité
de Paris. La Convention, sous l’influence de Barère, se contenta
de nommer une commission des douze pour rechercher les complots.
C’était déclarer la guerre à la Commune sans
l’avoir abattue.
Danton, jusqu’alors neutre, se voyant renié et repoussé
par les Girondins, se tourna contre eux.
Agitation populaire contre la Commission des douze ; suppression de
cette Commission par un coup de vote surpris par les Montagnards ;
annulation de ce vote le lendemain par un vote contraire ; appel et
préparation à l’insurrection : tels sont les
événements qui du 26 au 31 mai préparèrent
le coup décisif.
Ce coup, comme celui qui avait frappé Louis XVI, eut deux actes
: le 31 Mai et le 2 Juin. Le premier fut, comme on l’appela, une
insurrection morale ; le second, un coup d’Etat de la multitude.
Le 31 Mai, l’insurrection était déjà armée
; mais elle n’alla pas jusqu’à la violence : elle se contenta de
la menace. Barère et Danton proposèrent de ramener la
paix par la suppression définitive de la Commission des douze.
Robespierre, allant plus loin, voulait frapper ses ennemis. Ce fut
l’opinion modéré qui l’emporta. La Commune était
victorieuse ; mais la Convention n’était pas profanée et
mutilée.
Ce n’était pas assez. Le 2 Juin, Marat prit la direction de
l’insurrection. Cette fois, elle fut dirigée contre la
Convention elle-même, qui vota sous le canon. Opprimée et
humiliée, chassée d’abord par le peuple, comme elle le
fut plus tard par les soldats au 18 Brumaire, la représentation
nationale ne reprit sa séance que pour décréter
d’accusation vingt-sept députés. Ainsi, la foule, sachant
à peine ce qu’elle faisait, donnait elle-même le premier
exemple de la violation du pouvoir législatif par la force
armée.
Avec le 2 Juin, le rôle parlementaire des Girondins était
terminé. Il ne leur restait plus que deux partis à
prendre : combattre ou mourir.
Pour achever leur histoire, racontons ces deux actes du drame.
La guerre civile avait éclaté en
France avant le 31 Mai : déjà la Vendée avait pris
les armes, et le Midi commençait à s’agiter. Mais les
événements de Paris donnèrent une impulsion rapide
et énergique au mécontentement des provinces, et en
quelques jours la Convention vit s’élever contre elle
jusqu’à soixante-dix départements.
L’insurrection contre la Convention obéissait à deux
esprits différents. Dans la Vendée, à Marseille,
à Toulon, elle fut royaliste. En Normandie, à Bordeaux,
à Lyon même, elle fut en général girondine
et républicaine.
Ce fut le malheur de la Gironde d’être en quelque sorte,
malgré elle, complice d’une réaction royaliste.
Parmi les Girondins frappés par les décrets du 2 Juin,
les uns voulurent rester à Paris, attendant le jugement qui
devait être leur mort ; ce furent Vergniaud, Gensonné,
Ducos, Valazé, et avec eux Mme Roland ; les autres partirent
pour soulever kes provinces ; Buzot en Normandie ; Brissot à
Moulins ; Meilhan et Duchatel en Bretagne ; Birotteau à Lyon ;
Rebecqui à Marseille.
Leur premier centre de ralliement fut Caen. Là se
réunirent Pétion, Barbaroux, Guadet, Louvet, Buzot,
Lanjuinais. Ils formèrent une Assemblée des
départements, organisèrent une armée sous les
ordres du général Wimpfen. En même temps, Lyon,
Marseille et Bordeaux prenaient les armes.
Si tous ces élément séparés eussent
réussi à se concerter et à se joindre, c’en
était fait de la Convention.
Mais l’éloignement où étaient les uns des autres
les centres d’insurrection, les divisions d’opinion qui
séparaient plus encore que les distances, la lenteur et la
mollesse des classes moyennes, donnèrent à la montagne le
temps de prendre les mesures les plus énergiques.
Le comité de Salut public, par l’organe de Gambon et de
barère, proposait des moyens de conciliation. Robespierre et
Danton, toujours unis, entraînèrent encore une fois la
Convention dans la voie de la Révolution. Bien loin de
rétracter le 2 Juin et de faire aucune concession aux
départements, elle proclama que le peuple avait bien
mérité la patrie, et que les départements qui ne
se rétracteraient pas dans les vingt-quatre heures seraient mis
hors la loi.
Cette menace seule suffit pour désarmer immédiatement un
grand nombre de départements soulevés ; contre les
autres, la Convention se décida à employer la force.
La victoire des Conventionnels à Pacy-sur-Eure, près de
Vernon ( 14 juillet 93 ), dispersa l’armée de Caen, la seule des
armées de l’insurrection qui eût quelque consistance. La
Normandie et la Bretagne rentrèrent dans la soumission et les
Girondins furent contraints de se retirer sur Bordeaux ; mais quand ils
y arrivèrent après beaucoup de périls, ils
trouvèrent la ville aux mains du parti montagnard, et Tallien y
faisant régner le régime révolutionnaire. Le
centre même du fédéralisme, comme on appelait alors
le parti girondin, leur échappait.
Dans le midi, le général Cartaux, avait
empêché la jonction des Marseillais et des Lyonnais, et
mis en fuite un corps de Nîmois envoyés en avant.
Bientôt après, il était entré dans Marseille.
Ainsi, la Gironde, vaincue à Paris, l’était maintenant en
France. Elle succombait sous de faux prétexte et de fausses
accusations. On l’accusait de fédéralisme,
c’est-à-dire de l’opinion qui voulait établir en France
une république fédérative ; mais cette opinion,
innocente d’ailleurs en elle-même, n’avait jamais
été celle du parti. On l’accusait de vouloir
rétablir la royauté : et elle était très
sincèrement républicaine ; on l’accusait de
complicité avec Dumouriez et Philippe d’Orléans : et elle
n’avait jamais eu aucune relation ni avec l’un ni avec l’autre.
Philippe-Egalité était bien plus près de la
Montagne que de la Gironde.
Les Girondins méritent la sympathie pour avoir essayé de
maintenir la Révolution dans les voies de la modération,
de la liberté et de l’humanité. Sans doute, s’ils eussent
triomphé, ils auraient été
précisément dans la même situation que les
Montagnards eux-mêmes : ils auraient eu une insurrection
royaliste à étouffer, un parti montagnard à
contenir, la guerre étrangère à refouler, et il
est douteux qu’ils eussent pu remédier à tous ces maux
sans une sorte de dictature ; mais cette dictature eût
été moins sanglante, elle aurait respecté
davantage le droit et la liberté ; elle n’aurait pas
laissé à la République la tache infamante que 93
lui a imprimée, et qui a été depuis le principal
obstacle à son établissement définitif dans notre
pays.
Toutes les révolutions ont leurs fanatiques
; tous les partis ont leurs martyrs. Jamais le fanatisme n’a pris de
traits plus nobles, plus purs, plus séduisants, que lorsqu’il
enflamma le cœur et conduisit la main de Charlotte Corday ; jamais le
martyr n’eut de traits plus hideux et plus révoltants que ceux
de la victime. Et cependant, il ne faut pas l’oublier, afin qu’aucun
parti ne l’oublie : l’assassinat est toujours l’assassinat.
Charlotte Corday, arrière petite-nièce de Corneille,
était née dans le Calvados. Elle demeurait à Caen,
lorsque les Girondins fugitifs y vinrent organiser la
résistance. Elle les admirait avant de les connaître ;
elle partageait leur sentiments républicains, et leur horreur
pour le sang et pour la tyrannie. On dit même qu’elle eut des
sentiments tendres pour l’un d’entre eux, Barbaroux.
Révoltée contre la violence qui les chassait de Paris,
elle crut qu’il suffirait de frapper le chef des forcenés, pour
vaincre la démagogie. Elle partit pour Paris, hésitant si
elle prendrait pour victime Robespierre, Danton ou Marat.
Ce fut celui-ci qu’elle choisit comme le plus odieux de tous, comme
celui qui avait joué le principal rôle dans la
journée du 2 Juin.
Elle alla le trouver chez lui, dans son bain, sous prétexte de
délation ; et pendant qu’il inscrivait les noms destinés
à l’échafaud, elle le frappait au cœur et attendait,
impassible, qu’on la livrât à la prison,
c’est-à-dire au supplice.
Elle se présenta devant le Tribunal révolutionnaire avec
une dignité simple et noble, avoua tout, revendiqua hautement la
responsabilité de son acte, rejeta toute complicité,
accepta la condamnation avec la plus courageuse indifférence et
mourut avec la même sérénité ;
véritable héroïne, si elle fût née
à Rome, et non dans un temps où la conscience plus
délicate refuse aux particulier le droit de venger par le
poignard les injures publiques.
Si elle avait cru, par cet acte néfaste, frapper la
démagogie au cœur et sauver la liberté, elle connaissait
bien peu les lois des révolutions. Elle ne fit qu’assurer
à Marat un triomphe posthume, exaspérer la fureur du
parti révolutionnaire, donner un aliment à ses
soupçons, et lui fournir un prétexte contre les
malheureux captifs dont il demandait la mort.
Robespierre, toujours prêt à servir et à attiser
les haines populaires, tira de ce funeste événement sa
conséquence logique et fatale : « Le meilleur moyen de
venger Marat, dit-il aux Jacobins, c’est de poursuivre impitoyablement
ses ennemis. »
L’insurrection vaincue en Normandie,
désarmée en Bretagne, à Bordeaux, à
Marseille, ne résistait plus que dans trois centres, à
Lyon, à Toulon et en Vendée. A Lyon, elle fut d’abord
républicaine, mais les royalistes en prirent bientôt la
direction ; à Toulon, le parti royaliste dominait ; en
Vendée, il était seul et tout-puissant.
La querelle commença à Lyon par une bataille entre la
municipalité et les sections : la première était
jacobine ; les autres appartenaient au parti modéré. Les
sections victorieuses destituèrent la municipalité,
envoyèrent à l’échafaud le montagnard Chalier,
chef du parti révolutionnaire, et se mirent en révolte
ouverte contre la Convention, tout en offrant d’accepter la
constitution qu’elle venait de voter.
La convention n’hésita pas, et ordonna le siège de la
ville. Il fut confié à Dubois-Crancé, habile
officier du génie, qui déjà venait de mettre fin
aux troubles de Grenoble. Il détacha une partie de
l’armée des Alpes ; et avec es forces, aidées de quelques
nouvelles levées, il occupa le cours supérieur de la
Saône et du Rhône, au confluent desquels est située
la riche cité de Lyon.
Les Girondins lyonnais avaient été expulsés par
les royalistes, qui avaient à leur tête Précy et
Virieux. Effrayés par les menaces de la Convention et
poussés par le parti royaliste, les Lyonnais refusèrent
d’obtempérer aux sommations des assiégeants, et le
bombardement fut décidé.
Le siège dura deux mois : des forces insuffisantes ne
permettaient pas un blocus complet ; bientôt le montagnard
Couthon, à la tête de nouvelle levées, menace de
l’assaut de la ville affaiblie par une longue résistance, fait
révoquer Dubois-Cracé dont la modération lui est
suspecte, et obtient enfin la reddition des malheureux Lyonnais, qui,
mal informés, avaient refusé de se livrer à son
prédécesseur ( 9 octobre 93 ).
La Convention victorieuse rendit contre Lyon un décret terrible
qui annonçait d’affreuse représailles : « La ville
de Lyon sera détruite ; cette ville cessera de s’appeler Lyon :
elle s’appellera Commune affranchie ; sur ses débris sera
élevé un monument où seront lus ces mots : Lyon
fit la guerre à la liberté. Lyon n’existe plus. »
Les représailles furent atroces. Collot d’Herbois et le
célèbre Fouché, depuis duc d’Otrante et ministre
de Louis XVIII, y déployèrent la plus odieuse
férocité. Non seulement les maisons furent
démolies par une sauvage vengeance contre les choses ; mais les
personnes furent guillotinées en masse, et comme ce
procédé était encore trop lent, Collot d’Herbois
employa la mitraille pour massacrer plus d’hommes en moins de temps.
Lyon vaincu, la Convention put concentrer ses forces contre Toulon.
Cette ville, après la prise de Marseille par le
général Cartaux, était dans le Midi le dernier
refuge du parti royaliste.
C’était le malheur de ce parti de ne pouvoir se défendre
contre la République sans trahir la Patrie. Il crut tout permis
au nom de la royauté, et en proclamant Louis XVIII il livra
Toulon aux Anglais.
Ainsi les plus acharnés ennemis de la France étaient
appelés sur le territoire par des Français ; le plus
redoutable de nos ports était livré à la jalousie
et aux ressentiments d’une nation rivale.
Maîtresse de Lyon, la Convention put rassembler de grandes forces
autour de toulon. Une armée de trente mille hommes,
commandée par Dugommier, en commença le siège dans
les règles.
C’est à ce siège célèbre, on le sait, que
commença la fortune de Bonaparte. Ce fut à lui que l’on
dut l’inspiration décisive qui livra Toulon aux
républicains.
Le fort de l’Eguillette commandait la rade : maître de ce fort,
on l’était de la ville ; et l’escadre anglaise et espagnole,
menacée d’être détruite par le feu des assaillants,
devait évacuer la ville infailliblement. Ce fort paraissait
imprenable. Bonaparte, par une batterie heureusement placée et
que les Anglais ne purent détruire, en rendit l’attaque possible
; un assaut victorieux le livra à nos troupes.
L’amiral anglais se hâta d’évacuer la rade, qui ne lui
offrait plus aucune sûreté ; mais il ne voulait pas
quitter la ville sans porter un coup fatal à notre marine ; il
mit le feu à la flotte française, livrant la ville
à l’incendie et les habitants à la fureur des
républicains.
Allumé par les Anglais, le feu fut éteint par les
forçats.
Fréron et Barras, représentants de la Convention, furent
à Toulon ce que Fouché et Collot d’Herbois avaient
été à Lyon. La guillotine et la mitraille
vengèrent la défection et la trahison de la cité
coupable.
La convention était partout victorieuse à
l’intérieur ; un seul foyer de résistance luttait encore
avec la plus grande énergie et devait arrêter longtemps
les efforts des républicains. C’était la Vendée.
Mais revenons au gouvernement de la République après le
31 Mai et le 2 Juin et la victoire définitive du parti
montagnard.
Après la chute des girondins, le
gouvernement passa entre les mains des Jacobins et de la Montagne : il
prit des allures de plus en plus révolutionnaires.
On appelait révolutionnaires les moyens rapides, extrêmes,
inusités, exigés, disait-on, par les
nécessité critique de la situation, moyens plus ou moins
contraires aux règles reçues, aux traditions
administratives, juridiques, économiques, trop souvent aussi au
droit et à l’humanité.
Le comité de Salut public, qui n’avait d’abord dû
être qu’un conseil de surveillance préposé aux
ministères, devint peu à peu le centre véritable
du pouvoir exécutif ; on lui adjoignit des
éléments nouveaux empruntés au parti
énergique : ce furent Saint Just, Couthon, Jean-bon Saint
André. Puis on le renouvela et on le composa tout entier de
membres appartenant au même parti. Robespierre n’y était
pas encore.
Les Girondins avaient eu leur projet de constitution,
rédigé par Condorcet. La Montagne voulut avoir le sien :
Hérault de Séchelles en fut le rédacteur.
Ce fut la célèbre Constitution de 93, votée en
huit jours par acclamation, acceptée par la grande
majorité des assemblées primaires, mais suspendue
aussitôt qu’acceptée et qui n’a jamais été
appliquée.
Cette Constitution, la plus démocratique qui ait jamais
été proposée à aucun peuple, donnait le
suffrage universel sans conditions, confiait le pouvoir
législatif à une Assemblée nommée pour un
an, et dont les décrets devaient être sanctionnés
par les assemblées primaires, confiait enfin le pouvoir
exécutif à vingt-quatre membres nommés par le
suffrage à deux degrés.
Après avoir fait cette Constitution et l’avoir fait approuver
par le peuple, la Convention jugea utile d’en suspendre
l’exécution, et elle décréta que le gouvernement
resterait révolutionnaire jusqu’à la paix.
A des périls extraordinaires il fallait opposer des moyens qui
ne l’étaient pas moins. Elle décréta la
levée en masse. Il fallait activer l’héroïsme
militaire : la Convention envoya des commissaires aux armées. Il
fallait des armes et des munitions : l’industrie et la science furent
mises au service de la patrie.
Pour alimenter ces armées, il fallait des ressources promptes,
innombrables, qu’on ne pouvait pas attendre du bon vouloir des
particuliers ; elle décréta le droit de
réquisition.
Il fallait une monnaie : elle multiplia les assignats, dont elle imposa
la circulation par tous les moyens les plus arbitraires.
En même temps que l’on forçait à prendre les
assignats au taux nominal, il fallait, pour compléter cette
mesure, fixer le prix des marchandises : autrement la hausse de l’objet
vendu équivalait à la baisse des moyens d’achat : on
décréta donc le maximum.
Les assignats ne suffisant pas, on dut avoir recours à des
emprunts et on décréta l’emprunt forcé ; mais en
même temps, et à côté, on eut soin de
conserver un emprunt volontaire beaucoup plus favorable au
prêteur : entre ces deux emprunts, l’un forcé et l’autre
qui était censé ne pas l’être, mais qui
était plus avantageux, la plupart devaient
préférer celui-ci.
Il fallait régulariser les dettes de l’Etat, et ramener à
l’unité de titre toutes les créances, de quelque date et
de quelque origine qu’elles fussent : le financier Cambon fit
créer le Grand-Livre.
D’autre résolution, moins en rapport avec les
nécessités du moment, mais répondant au besoin
d’unité rationnelle, et en même temps de rénovation
radicale, qui était la passion du temps, furent prises encore
vers ce temps par la Convention nationale. L’une de ces
résolutions était excellente, et a été
durable : ce fut l’unité de poids et de mesure pour toute la
France et l’adoption du système métrique.
Une réforme moins heureuse et moins nécessaire fut le
changement du calendrier. On voulut avoir une ère
républicaine, un calendrier républicain. L’ère
nouvelle commença le 22 septembre 1792 : ce fut l’an I de la
République. On divisa l’année en douze mois, qui prirent
leurs noms d’après la saison « Voici ces douze mois :
Vendémiaire, Brumaire, Frimaire ; Nivôse, Pluviôse,
Ventôse ; Germinal, Floréal, Prairial ; Messidor,
Thermidor, Fructidor. ». Le mois fut de trente jours et
divisé en décades. La semaine fut donc de dix jours au
lieu de sept.
Toutes ces mesures, les unes sages et durables, les autres bizarres,
d’autres violentes mais exigées par les circonstances, ne
dépassaient pas de beaucoup le droit que se sont reconnu tous
les Etats, sous quelque forme que ce soit, lorsqu’ils se sont sentis
menacés dans leur existence. On ne peut nier que par cet
ensemble de mesures énergiques, poursuivies avec obstination et
imposées par une volonté de fer, la Convention n’ait
sauvé la France. Heureux, si elle n’avait pas porté de
plus graves atteintes à la conscience humaine !
Mais si on peut pardonner l’arbitraire employé au salut du pays,
aucun cœur généreux ne peut pardonner la cruauté.
Par l’abominable loi des suspects, la convention a
dépassé la limite qui sépare la dictature de la
tyrannie. Elle a égalé et surpassé en
inhumanité les plus odieux gouvernements de l’histoire : elle a
fait mettre le Comité de Salut public à côté
du Conseil des Dix de Venise, des plus mauvais empereurs romains, des
tyrans de tous temps.
Crime impardonnable, commis non seulement contre l’humanité et
la France, mais contre la République et la révolution
elle-même. On ne prépare pas les hommes à la
liberté en en faisant des esclaves : on ne prépare qu’une
proie facile au despotisme heureux, lorsque son heure sera venue.
La guerre de Vendée était
antérieure au soulèvement des Girondins, et n’eu aucun
rapport avec lui : les insurgés de Bretagne qui se joignirent
aux insurgés de Caen, étaient les mêmes qui
combattaient au delà de la Loire les royalistes vendéens.
On appelle guerre de Vendée une insurrection qui s’était
déclarée sur la rive gauche de la Loire, non seulement
dans la Vendée proprement dite, mais dans le Poitou haut et bas
et surtout dans deux régions d’une disposition toute
particulière : le Bocage et le Marais.
On appelait Bocage un pays coupé de ravins et de haies,
divisé en une multitude de champs et de métairies, sans
grandes routes et presque sans villes. Le Marais était un pays
marécageux, coupé de canaux et s’étendant du
Bocage jusqu’à la mer. Ces deux pays, presque inaccessibles aux
grandes armées, étaient singulièrement propres
à une guerre de partisans.
Les paysans de ce pays, sur une étendue d’une trentaine de
lieues carrées, vivaient loin des idées modernes,
dévoués à leurs seigneurs et à leurs
curés.
Ils comprirent peu de chose à la Révolution,
s’indignèrent lorsqu’on leur enleva leurs prêtres, et se
révoltèrent lorsqu’on voulut les forcer à prendre
les armes.
Leurs chefs furent à la fois des paysans et des nobles :
Cathelineau, Voiturier ; Stofflet, garde-chasse ; La Rochejacquelein,
Bonchamp et Lescure, des meilleurs familles du pays, et surtout le plus
énergique, le plus habile, le plus tenace et le moins scrupuleux
de tous, Charrette, ancien lieutenant de vaisseau, appartenant à
une famille d’armateurs de nantes.
L’insurrection éclata à Saint-Florent près
d’Ancenis, en Anjou, le 10 mars 1793. A Machecoul, dans le Marais, la
révolte commença par le massacre. 300 prisonniers
républicains furent fusillés sans jugement.
D’étonnant succès signalèrent bientôt les
débuts de ces armées improvisées. Elles s’emparent
de Cholet, de Thouars, de Fontenay. Le 7 juin, elles entraient dans
Saumur et se rendaient maîtresses de la ligne de la Loire,
d’où elles pouvaient, à leur choix, marcher sur Nantes ou
sur Paris. Les Vendéens se décidèrent pour le
premier de ces deux partis.
Tels avaient été les succès de ce qu’on appelait
la grande armée de Vendée. Une autre armée,
l’armée du Marais, commandée par Charrette,
s’était avancée de son côté jusqu’à
Machecoul près de Nantes.
Ainsi Nantes, défendue par me général Canclaux,
était à la fois l’objectif des deux armées
vendéennes : l’une sur la rive gauche de la Loire,
commandé par Charrette ; l’autre sur la rive droite, par
Cathelineau. Ce fut là l’écueil où vint
échouer cette redoutable insurrection.
La double attaque fut repoussée, Cathelineau fut tué dans
l’assaut. L’armée vendéenne se replia. Tout mouvement
offensif li était interdit désormais.
Repoussés à Nantes, où ils avaient
été vaincus par Canclaux, et en même temps aux
Sables-d’Olonne, où ils avaient été vaincus par
Boulard, les Vendéens, rentrés dans leur pays, se
dédommagent bientôt par une double victoire à
Châtillon et à Vihiers, les 5 et 6 juillet 93.
La guerre était dans le camp républicain ; d’une part, le
parti démagogique, ennemi de tout ordre, de toute discipline,
croyait que l’énergie révolutionnaire suffisait à
tout ; de l’autre, le parti militaire rejetait les torts sur
l’indiscipline des recrues, le défaut d’ordre et d’organisation.
Ronsin et Rossignol étaient à la tête du premier
parti, Westermann, ami de Danton, était à la tête
du second. Il fit arrêter Ronsin ; mais les derniers
échecs rendirent l’avantage aux déclamateurs
démagogues. Westermann et Biron, Berthier et Menou, qui
commandaient les armées républicaine, furent
accusés de trahison et envoyés à Paris pour rendre
compte de leur conduite.
Rossignol fut nommé général en chef, avec Ronsin
comme adjoint. On décréta en même temps la guerre
révolutionnaire, la guerre d’extermination ; mais ce qui fut
plus funeste aux Vendéens que cette décision, ce fut
l’arrivée sur le théâtre de la guerre de la
garnison de Mayence, qui, après un siège
héroïque, venait d’obtenir une capitulation honorable, et
avait eu tous les honneurs de la guerre avec la seule obligation de ne
plus servir pendant un an contre les coalisés. Elle fut
envoyée en Vendée. Merlin de Thionville était
représentant de la Convention ; Kléber commandait
l’armée.
La lutte continua entre le parti démagogique et le parti
militaire. Canclaux, excellent général, est
destitué pour faire place à Léchelle, aussi
incapable que lâche ; heureusement il laisse à
Kléber le véritable commandement.
Après des alternatives de succès et d’échecs, les
républicains sont enfin décidément vainqueurs
à une affaire capitale, à la bataille de Cholet ( 18
octobre 93 ), où les Vendéens perdent l’un de leurs chef
les plus brillants, le général de Bonchamp, qui, avant de
mourir, sauve la vie aux prisonniers républicains.
C’est alors que la grande armée vendéenne prend une
résolution héroïque et
désespérée. Mettant à exécution une
pensée hardie de Bonchamp, elle traverse la Loire à
Saint-Florent-le-Vieil, marche sur la Normandie pour s’emparer d’un
port de mer et se mettre en communication avec les
émigrés et avec les Anglais.
Ce passage de la Loire, dans les mémoires vendéens, est
un épisode des plus émouvants. Ce n’était pas
seulement l’armée, c’était la Vendée tout
entière, femmes, vieillards, enfants, qui émigrait,
chacun emportant avec lui tout ce qu’il possédait. Quatre-vingt
mille hommes étaient là sur les bords de la Loire,
croyant trouver leur salut sur l’autre bord.
Cet exode fut la ruine du parti vendéen ; mais quelques derniers
succès les attendaient encore.. Maître de Laval qu’ils
avaient occupé sans coup férir, ils y sont
attaqués par les républicains. Le lâche
Léchelle donne l’exemple de la fuite, en même temps que
son ineptie entraîne l’armée dans une fausse position. La
déroute est la conséquence de ses fautes ; et les
vendéens, une dernière fois vainqueurs, se
décidèrent à marcher sur Granville.
Mais une troupe sans disciple, sans matériel de siège,
sans connaissances techniques et topographiques, ne pouvait prendre une
place fermée et défendue. Les Vendéens
échouèrent à Granville comme ils avaient fait
à Nantes.
Dès lors, tout fut malheur, ruine et désastre pour cette
malheureuse armée. Les républicains
réorganisés en avaient repris la poursuite. Marceau, sur
la proposition de Kléber, avait été nommé
général en chef. Les Vendéens, après
quelques heureux succès à Pontorson et à Dol,
essayèrent de passer la Loire à Angers pour rentrer dans
leur pays ; mais repoussés, ils retournent vers la Bretagne,
errant çà et là et traînant partout avec
eux, à la suite de l’armée, toute une population.
Bientôt, ils marchent sur le Mans, dont ils s’emparent
facilement, la ville étant ouverte. Mais Marceau vient les y
attaquer. Un combat de nuit se livre dans les rues de la ville. Les
Vendéens subissent une effroyable déroute.
En fuite de toutes parts, ils se portent sur la Loire pour passer
à Ancenis ; mais point de bateaux. Un dernier coup de
désespoir les ramène en Bretagne, et là,
près de Savenay ( décembre 93 ), ils subissent un dernier
et irréparable désastre.
La grande armée vendéenne était anéantie.
Charrette seul restait debout.
On appelle la Terreur le régime
qui a pesé sur la France depuis la chute des Girondins ( 2 juin
1793 ) jusqu’à la chute de Robespierre ( 9 thermidor – 27
juillet 1794.)
Quelques-uns font commencer ce régime au 10 Août et aux
massacres de septembre ; mais le 10 Août était une
insurrection, et une insurrection n’est pas un système. Les
massacres de septembre avaient été un coup d’Etat odieux,
mais pouvaient n’être qu’un épisode isolé ; et au
fond c’est ce qu’eût voulu Danton. D’ailleurs, ces massacres
étaient, au moins en apparence, condamnés par tous les
partis. Même le 21 janvier pouvait encore n’être qu’un
épisode sanglant, mais isolé ; enfin, du 10 Août au
31 Mai, il y eut lutte entre les deux systèmes.
Même après la chute des Girondins, le système de la
terreur ne s’établit pas tout à coup. Les viles passions
populaires le demandaient ; la fausse profondeur politique de
Robespierre et de ses amis y poussait la Convention. Mais l’opinion
n’était pas encore prête. Il fallut la révolte des
départements et la mort de Marat pour entraîner à
la fois et étouffer l’opinion. Le parti royaliste et le parti
girondin semblaient prendre l’initiative de l’audace. La fureur de la
vengeance, le fanatisme du soupçon exaspéré
franchirent ce premier pas devant lequel reculent tous les
Nérons : nul n’osa plus regarder en arrière, et une
fatalité sanglante pesa sur la France.
La première victime fut le général Custine :
coupable de fautes militaires, il fut accusé de trahison, et
paya pour Dumouriez.
Puis vint la malheureuse Marie-Antoinette : coupable de
légèreté, de préjugé monarchique, de
haine contre la Révolution et même, il faut dire, de
complicité avec l’émigration et l’ennemi du dehors, elle
eût dû être sauvée par la pitié. Elle
succomba, et la haine démagogique ajouta encore l’ignoble injure
à la cruelle expiation.
Puis ce fut le tour des nobles et courageux Girondins. Ils avaient fait
la République, et cette République les immolait à
ses sanglantes fureurs. Ils disputèrent leur vie pied à
pied, peut-être avec plus de ténacité que de
dignité. Mais ils furent héroïques dans la mort ; et
l’histoire n’oubliera jamais leurs efforts pour sauver les droits de
l’humanité et e la liberté.
Vergniaud, Gensonné, Brissot, Sillery, Ducos, Fonfrède,
Fauchet, etc., périrent sur l’échafaud. Valazé se
tua d’un coup de poignard. Roland, qui s’était
évadé de rouen, se tua également après
avoir appris la mort de sa femme. Condorcet, qui, caché à
Paris, n’avait pas voulu compromettre son hôtesse et
s’était sauvé dans la campagne, fut arrêté
plus tard et se tua également. Persécuté,
chassé, sous le coup des bourreaux, il écrivait cette
admirable Esquisse des progrès de l’esprit humain où
respire une si noble confiance dans les destinées de
l’espèce humaine.
Les femmes elles-mêmes ne devaient pas être
épargnées par la fureur révolutionnaire. La
brillante Egérie du parti girondin, Mme Roland, fut
entraînée dans leur condamnation. Elle s’y montra, comme
la plupart des femmes de cette époque, héroïque et
sublime. En allant à l’échafaud, voyant une statue de la
Liberté, elle prononça, dit-on, ces mots
célèbres : « O Liberté ! que de crime on
commet en ton nom. ( Pour la plupart des mots ainsi attribués
aux héros de la Révolution, il faut les regarder
plutôt comme légendaires que comme historiques. Cependant,
comme ils sont beaux et souvent cités, nous devons les
rapporter.) »
Bailly, l’ancien maire de Paris, savant illustre, vieillard
vénérable, mourut à son tour avec une noble
fermeté. On sait ce qu’il répondit à un soldat qui
lui disait : « Tu trembles. – Oui, c’est de froid. »
Puis vinrent les généraux Brunet et Houchard, coupable de
n’avoir pas vaincu ; encore ce dernier avait-il quelques mois
auparavant sauvé Dunkerque de l’invasion anglaise.
Age, sexe, gloire, services rendus, opinions républicaines,
dévouement à la patrie, rien ne désarmait le
terrible Tribunal, instrument des haines et des vengeances populaires.
Le fanatisme et la peur étaient coalisés contre les
malheureux objets des défiances démagogiques ; dans la
crainte d’être victime, on se faisait assassin. Ce fut là
la vraie cause qui perpétua si longtemps le gouvernement
révolutionnaire.
Si sévère que l’on soit pour la
Convention, il ne faut pas oublier qu’elle a sauvé la patrie.
Une part de cette gloire revient évidemment au Comité de
Salut public, qui a eu l’initiative et la responsabilité du
commandement ; et dans ce Comité il faut aussi, sans
l’exagérer, faire sa part à l’illustre Carnot, dont on a
dit qu’il avait « organisé la victoire ».
On a contesté cette gloire à la Convention et au
Comité de Salut public. On n’a pas voulu qu’un gouvernement si
odieux pût avoir un si grand honneur.
Mais si les résultats eussent été malheureux,
l’histoire aurait dit que la Convention avait perdu la France ; il faut
donc avoir le courage de dire qu’elle l’a sauvée. Raisonner
autrement, ce serait soutenir que les gouvernements ne servent à
rien.
On ne peut oublier qu’en 93 la France était envahie de quatre
côtés à la fois : au Nord, par les Anglais et les
Autrichiens ; en Alsace, par les Autrichiens et les Prussiens ; en
Dauphiné et jusqu’à Lyon, par les Piémontais ;
dans le Roussillon, par les Espagnols. En même temps, la guerre
civile à l’intérieur éclatait dans quatre foyers
différents : en Normandie, en Vendée, à Lyon et
à Toulon. Dire qu’un gouvernement incapable et même,
ajoute-t-on, désorganisateur, a pu vaincre, en quelques mois,
d’aussi gigantesques périls, c’est admettre un effet sans cause.
Ce n’est point, d’ailleurs, par ses excès criminels que la
Convention a sauvé le pays ; c’est par ses grandes
résolutions et ses sages mesures.
Comme le général romain, après la bataille de
Cannes, la Convention doit être admirée de n’avoir pas
désespéré de la patrie ; son
intrépidité a relevé les âmes.
Par la décision, la volonté, l’unité de pouvoir,
elle a multiplié les ressources, et en a vigoureusement
coordonné l’emploi.
Par la levée en masse et par ses mesures financières
hardies, mais nécessaires, elle a trouvé des moyens
nouveaux et proportionnés à une situation extraordinaire.
Carnot et la Convention ont créé la guerre moderne, celle
des grandes masses et des grands mouvements ; par là ils ont
vaincu des ennemis timides et routiniers, qui plus tard devaient
retourner contre nous-mêmes l’arme terrible dont nous
étions les inventeurs.
La sévérité même, quand elle ne
dégénérait pas en cruauté, mettait chacun
dans la nécessité de faire son devoir. Les commissaire de
la convention mettaient le feu aux armées.
Sans doute, beaucoup de désordres, d’erreurs, de violences
inutiles et mêmes cruelles venaient se mêler à ces
mesures du gouvernement et de ses agents ; mais ces maux étaient
compensés par les avantages que présentait un
gouvernement énergique, patriote, fertile en ressources,
merveilleusement obéi.
Si le Comité de Salut public eût connu la clémence,
il eût été un des plus grands gouvernements de
l’histoire ; mais son fanatisme, égal au moins à son
patriotisme, en a fait un des plus exécrés.
Excusable encore s’il n’eût obéi qu’au fanatisme et si
l’ambition et la peur n’en eussent fait l’esclave d’une multitude
féroce qu’il méprisait !
Ainsi, dans cette histoire terrible, on est toujours
déchiré entre deux sentiments contradictoires, l’horreur
et l’admiration.
Ce qui autorise à être sans
pitié pour les excès de la Révolution
française, c’est qu’à plusieurs reprise elle a eu
occasion de s’arrêter dans sa voie de politique implacable, et
qu’elle ne l’a pas fait.
Les massacres de septembre étaient un crime abominable et sans
nom ; mais ce coup terrible une fois porté, et après
avoir fait peur aux royalistes, la Révolution pouvait
s’arrêter comme tant d’autres gouvernements après un coup
d’Etat heureux et sanglant.
La mort de Louis XVI était sans doute contraire à
l’humanité et à tous les droits ; mais enfin
c’était frapper à mort la royauté, braver l’Europe
; et cette tête unique et privilégiée une fois
tombée, la Révolution pouvait respecter les citoyens.
L’expulsion des Girondins était un attentat odieux à la
souveraineté nationale ; mais enfin, si la raison d’Etat
exigeait leur défaite, la Révolution pouvait se contenter
de les désarmer, et gouverner sévèrement et
énergiquement, mais sans fureur et sans barbarie.
L’exécution des Girondins, de ces hommes courageux et
généreux qui avaient fondé la République,
était une chose lamentable ; mais enfin ils avaient pris les
armes, et leur parti avait donné l’exemple de l’assassinat. On
pouvait encore, après avoir frappés, revenir à un
gouvernement rigoureux mais modéré.
La loi des suspects était une loi abominable ; mais enfin la
guerre est la guerre ; attaqué au dedans et au dehors d’une
manière furieuse, un gouvernement est excusable de se livrer
à certains excès pour sa défense ; seulement, on
pouvait retenir les prisonniers sans les exécuter ; si l’on
allait jusqu’à la cruauté, on pouvait au moins choisir de
rares victimes, et non faire des hécatombes
réglées. Enfin, la patrie une fois sauvée, on
pouvait arborer le drapeau de la clémence.
A chacune de ces occasions, l’humanité et la sagesse politique
commandaient au comité de s’arrêter ; et il passait outre
chaque fois plus entraîné dans sa politique sanglante.
Ce qui le condamne encore plus, c’est que le prétexte qu’il
invoquait devait s’éterniser : il fallait frapper, disait-il,
les ennemis de la Révolution ; mais chaque coup qu’il frappait
augmentait le nombre de ces ennemis, et le crime enfantait le crime.
En résumé, la Convention aurait pu se contenter de la
dictature sans aller jusqu’à la tyrannie : cette tyrannie
eût pu aller jusqu’à l’arbitraire sans aller
jusqu’à la cruauté ; cette cruauté aurait pu se
contenter d’un ou deux ou trois coups une fois frappés, sans
devenir systématique ; enfin cette cruauté eût pu
être systématique et fanatique, sans devenir
insensée et ignoble comme elle le fut à Lyon, à
Nantes, à Arras et même à Paris dans les derniers
mois de la terreur.
Ainsi, la Convention est passée insensiblement de l’arbitraire
à l’injustice, de l’injustice à la violence, de la
violence à la cruauté, de la cruauté enfin
à une ivresse frénétique qui n’a plus de nom dans
aucune langue.
Un homme essaya d’arrêter cette progression effroyable, dont il
avait été lui-même un des premiers instigateurs ;
mais il y périt à son tour : ce fut Danton.